mercredi 15 novembre 2017

Tableaux singuliers (6)

Enoch Perry fut un peintre américain, né en 1831 à Boston, dans une famille de marchands aisée et influente. Il a beaucoup voyagé, d'abord pour parfaire sa formation, puis par gout.
Doué d’une inspiration modérée mais d’une technique solide et d’une manière classique et épurée, voire rigoriste, il rencontra une certaine réussite dans le portrait, le paysage et la scène de la vie quotidienne américaine. Il est mort en 1915 à New York et reste aujourd'hui, dans les ventes aux enchères, un peintre abordable.










Une chronologie approximative des grandes étapes de sa vie découpe une silhouette assez précise du personnage (extraits du catalogue d’œuvres des peintres américains du Metropolitan museum of arts de 1816 à 1845 par Natalie Spassky, pp. 342-348).

1831 New Orleans. Jeunesse et première formation
1852 Düsseldorf, enseignement à l’Académie par Emanuel Leutze, auteur de grandes sagas à l’huile pompeuses et édifiantes
1854 Paris. Atelier du bon portraitiste Thomas Couture
1855 Rome
1856 Düsseldorf. Rencontre des paysagistes, Whittredge et Haseltine
1857 Venise. Il y est nommé consul des États-Unis par l’influence de son père
1857 Rome. Retrouve les paysagistes Whittredge et Bierstadt
1858 Philadelphie. Ouvre un atelier et expose avec succès à Boston et Philadelphie des portraits et des scènes très prisées de la vie américaine
1860 New Orleans. Installe un atelier de portraitiste, peint notamment le portrait du futur président de la confédération et commençe un grand tableau qui devait célébrer l’acte de sécession des états confédérés (le frère de Perry est médecin dans l’armée confédérée)
1863 Yosemite Valley, avec Bierstadt
1864 Royaume d’Hawaï (appelé alors iles Sandwich). Nombreux paysages et portraits
1865 Californie, Salt lake city. Portraits de Mormons
1867 New York. Dans l’atelier de Bierstadt
1868 Nommé à l’Académie nationale de New York (N.A. of design)
1878 San Francisco. Portraits de magnats des chemins de fer
1882 Retour à New York
1899 Épouse à 68 ans Fanny Field Hering (qui avait écrit en 1892 une biographie illustrée du peintre JL. Gérôme)
1915 Meurt à 84 ans

Le Metropolitan museum de New York expose en permanence deux toiles d’Enoch Wood Perry. La très exemplaire et un peu nostalgique « Talking it over » (En discuter) qui représente deux fermiers américains désœuvrés à l’effigie des présidents George Washington et Abraham Lincoln (voir ci-dessus), et une œuvre singulière intitulée « The true american » (Le véritable américain).

Cette dernière (ci-dessous) figure le portrait de six humains et deux animaux dont les têtes sont cachées, par un hasard soigneusement mis en scène, ici par un volet ou un journal ouverts, là par un décollement du papier sur le mur.


Son attribution à Perry est discutée car, si on y reconnait aisément toutes les caractéristiques de sa manière, son histoire est incertaine (il réapparait dans une vente en 1944), il n’est pas daté, il est signé d'une façon unique dans son œuvre par un monogramme des lettres EWP entremêlées, et les motivations du peintre - disent les commentateurs - restent très énigmatiques.

Le titre donné au tableau est celui du journal lu par les hommes à gauche, « The true american ». De nombreux journaux américains portaient ce titre, mais la graphie sur le tableau correspond à un journal de Lexington (Kentucky) qui défendait l’abolition de l’esclavage à la fin des années 1840, une douzaine d’années avant la guerre de Sécession.

Si les intentions précises du peintre n’ont pas été retrouvées, on peut tout de même constater qu’il s’agit d’une caricature où l’auteur se moque d'abolitionnistes oisifs et prospères qui se « voileraient la face ». La biographie lapidaire de Perry (plus haut) suffirait à appuyer cette interprétation.
Peut-être préfère-t-on ne pas l'évoquer sur le cartel d’un tableau mis en valeur dans un des plus prestigieux musées des États-maintenant-Unis.

Et puis, pour le spectateur qui ne connait pas l’histoire, ce tableau produit le charme des scènes anecdotiques dont on a perdu l’anecdote. Le champ des hypothèses s’ouvre alors sur un infini. Ce petit vertige est le plaisir esthétique.

mardi 7 novembre 2017

Monuments singuliers (8)



L’hommage aux caporaux fusillés pour l’exemple à Suippes

La Grande guerre de 1914-1918 a été un des carnages les plus efficaces perpétrés par des humains pour détruire une partie de leur propre espèce.

À Souain dans la Marne, les soldats de la 21e compagnie du 336e régiment d’infanterie reçoivent l’ordre de reprendre à l’ennemi une position située derrière un terrain couvert de barbelés et de cadavres de leurs camarades mitraillés qui ont tenté l’opération.
Alors ce 10 mars 1915, les soldats, même menacés d’être abattus sur place par les officiers, refusent de quitter la tranchée. L’attaque est reportée de 12 heures. Le brave général Réveilhac, loin du front, ordonne (mais refuse de le confirmer par écrit) que des obus arrosent les tranchées rétives.
À l’aube les soldats refusent toujours de partir pour l’abattoir.

Une semaine plus tard, quatre caporaux choisis plus ou moins au hasard sont hâtivement fusillés à Suippes devant le régiment au complet, surveillé par une compagnie de cavaliers. Ils n’avaient pas 30 ans. Un ordre de surseoir à l’exécution pour demande de recours en grâce est, parait-il, arrivé trop tard.

Toutes les civilisations (enfin, c’est ainsi qu’elles se nomment) ont toujours exalté le sacrifice, l’offrande publique de vies humaines, histoire d’enfoncer dans la tête des peuples bornés et récalcitrants les idéaux magnifiques de soumission qu’elles ont imaginés pour eux.

Après des années d’efforts des familles des fusillés, le 2 mars 1934, la justice reconnaissait que « l’ordre était irréalisable et que le sacrifice dépassait les forces humaines ».

Le lourdement médaillé général Réveilhac s’éteignait dans son lit le 28 février 1937, à 86 ans.


Le monument de Suippes en mémoire des 4 caporaux fusillés pour l’exemple est inauguré le 1 décembre 2007. Le sculpteur Melden les a représentés comme des sacs de pommes de terre sans vie, uniformes jusqu’aux visages semblables.


Le monument aux morts officiel de Suippes, entre la mairie et l'église, sculpté par Desruelles (comme à Commentry), inauguré le 26 octobre 1930. On remarquera l’absence d’accent sur le « A » de la dédicace, une erreur qui transforme le sens de la phrase.



mercredi 1 novembre 2017

Premier novembre, fêtons la mort

Le 19 septembre 2014, à 16 heures 33 minutes et 48 secondes précisément, dans la grande banlieue de Moscou, à Lioubertsy, au croisement de la rue de Moscou et de la rue de l’Armée rouge, alors qu’elle avait toutes les chances dans sa main squelettique, la Faucheuse s’est lamentablement vautrée, là où n’importe quelle Parque débutante aurait fait un sans faute.

Elle avait pourtant tous les atouts.
Arrivant du fond de la scène une camionnette de livraison de produits laitiers était décidée, malgré la présence du panneau et de la priorité, à ne pas cédez le passage à une voiture rouge, et le chauffeur, qui avait aussi oublié d’attacher sa ceinture, déporté au moment du choc à la place du passager, ne contrôlait plus son volant.
Au même moment, au centre de la scène, le personnage principal, appelons-le Alexeï, pourtant prudent, n’avait plus les moyens de maitriser son destin, comme dans toute bonne tragédie grecque.



La critique cinématographique, surprise par le dénouement imprévu, a évidemment cherché des anomalies dans cette séquence, des ficelles qui révèleraient qu’elle n’était qu’une mise en scène destinée à émouvoir le spectateur.

Et elle n’eut pas à explorer bien loin, car la caméra se trouve devant une immense affiche de l’opérateur de téléphonie AVK Wellcom, la société même qui administre et pilote le réseau de caméras de surveillance qui a filmé l’action, et qui la diffuse ostensiblement sur internet.
Et s’il fallait un complément de preuve, AVK Wellcom publiait quelques jours plus tard un entretien exclusif avec Alexeï, le rôle principal. On le voit sous la pluie, traverser le même passage protégé en courant et saluant d’un signe ironique de la main ladite caméra, « l’œil du destin ».

Naturellement, cet échec de la Camarde a été tellement diffusé sur internet, décortiqué au ralenti et dans tous les sens, qu’elle risque de le prendre sans humour, et tenter de se rattraper un peu n’importe comment dans les temps à venir.

À suivre donc sur le réseau AVK Wellcom.

mardi 24 octobre 2017

Anders Zorn, peintre (1860-1920)

Zorn, Vacances d'été 1886 (détail - aquarelle)

La postérité n’aime pas les virtuoses, surtout ceux qui, ambitieux, ont courtisé la grande bourgeoisie et se sont enrichis sans respecter les rigueurs stylistiques des grandes mouvements artistiques de leurs temps. Elle a du mal à les cataloguer.
En peinture, les virtuoses divertissent au jour le jour comme en musique, se consacrent au plaisir immédiat, et ne méditent pas longuement sur la destinée de leur art. Il improvisent des portraits désinvoltes et brillants de la haute société, et les exposent fièrement au « Salon » de l’année, avant qu’ils ne finissent dans la pénombre de bureaux cossus où ils vieillissent avec leurs modèles. La génération suivante ne les regarde plus et hésite sur la signature du peintre. Lorn, Lom, Zom ?

La postérité, dédaigneuse, dit d’Anders Zorn qu’aquarelliste prodige venu d’un milieu suédois modeste, il avait déjà à 30 ans conquis la distinction de la légion d’honneur en France et à 40 ans fait le portrait de trois présidents des États-Unis et de dizaines de millionnaires et d’artistes en vue.

Au moins a-t-il vécu libre, riche, et heureux probablement, s’il faut croire archives et photographies d’époque, de ses premiers succès vers la fin des années 1880, en France et aux États-Unis, à sa fin en Suède en 1920. La vie se moque bien de la postérité, qui est la mort.

Alors si les détails des aquarelles, huile ou dessin présentés ci-dessous en illustrations vous enchantent, n’hésitez pas. Le Petit palais de Paris les expose avec 150 autres dans une grande rétrospective du peintre, jusqu’au 17 décembre 2017.
Comme pour ses amis (ou confrères) de fortune, autres surdoués ambitieux de l’époque, Sargent, Besnard, Sorolla, il y a bien longtemps qu’on n’attendait plus une telle exposition.

Ne lisez rien sur Zorn, c’est inutile, ce sont des mots. Seules comptent les choses.


Zorn, Vacances d'été 1886 (détail - aquarelle)

Zorn, Alger 1887 (détail - aquarelle)

Zorn, Le buisson 1886 (aquarelle)

Zorn, L'Alhambra 1887 (détail - aquarelle)
et ci-dessous Femme se déshabillant 1893 (huile) et portrait du peintre Max Liebermann 1891 (dessin)




samedi 14 octobre 2017

Un lapsus imaginis

NPF Sotsium [APF Social] est un fonds de pension russe (non étatique est-il précisé) très respectable qui propose tous les services d’un organisme de retraites par capitalisation et publie ses comptes avec ponctualité sur un site internet exemplaire.
Comme tous les organismes de ce type, sa préoccupation est de faire fructifier l’épargne de ses sociétaires.

Voici quelques mois les réseaux sociaux se sont émus d’une affiche publicitaire au slogan « Nous créons le futur ensemble » d’une audacieuse originalité, souligné d’une illustration non moins hardie (ci-dessous dans le métro de Moscou).

(© inconnu)

Si la métaphore du casque censé protéger contre les aléas de la vie et assurer un avenir radieux aux jeunes générations est très classique, voire convenue, celle du clou sur le point d’être enfoncé dans la cuisse de l’enfant, et contre lequel casques et grands sourires confiants sont inefficaces, est plus subtile.
Elle serait l’allégorie inconsciente d’une sorte de justice redistributive darwinienne qu’on pourrait lire ainsi :

« Le chaland est exhorté à investir dans l’achat de jolis casques colorés qui ne servent à rien (ils évoquent la forme d’une bulle - financière évidemment), et à ne pas s’inquiéter de ce qui se passe plus bas, sur la planche, dans le monde du travail. 
Sur l’image suivante, laissée à la perspicacité du spectateur, le clou blessera l’enfant qui sera transporté d’urgence dans une clinique où il mourra d’une infection, car les services y seront désorganisés par une réduction du personnel, contrainte par les objectifs de rentabilité imposés par les actionnaires, sociétaires dudit fonds de pension. »

samedi 7 octobre 2017

La vie des cimetières (78)


Cimetière américain de Suresnes, Mont Valérien

On sait l’opposition des pissefroids contre les amateurs qui photographient les œuvres dans les musées ou les monuments dans les rues. On ne reviendra pas sur leurs arguments élitaires, ou mercantiles, le sujet a été abondamment traité.
Mais sait-on que la photographie est également interdite dans la majorité des cimetières, et que le contexte juridique de cette prohibition est aussi confus que pour les musées ou les monuments publics ? Probablement pas. Qui lit le règlement d’un cimetière au moment de le visiter ?

On en trouve pourtant des milliers sur internet. Des milliers, car chaque mairie, aidée du conseil municipal, est responsable de sa rédaction. Il existe donc potentiellement en France entre 36 000 (nombre de communes) et 43 000 (nombre de cimetières) règlements spécifiques.
En réalité, étant donné que le règlement des cimetières doit respecter le Code général des collectivités territoriales, qui s’étale sur plusieurs milliers de pages alambiquées, les communes pompent joyeusement dans quelques modèles préexistants.

Or un jour, un rédacteur à l’esprit confus mais désireux de montrer à ses supérieurs qu’il connaissait le droit, a ajouté dans l’article sur la police des cimetières une interdiction de photographier les tombes, en mélangeant de vagues souvenirs du droit à l’image des personnes, du droit de la propriété et du droit d’auteur.
Et depuis, son modèle a été copié des centaines de fois, parfois avec des erreurs d’interprétation, reprises elles-mêmes par des centaines de copistes, donnant lieu à quelques variantes.

Ainsi, alors que la loi (le Code des collectivités) ne parle jamais d’interdiction de photographier les sépultures, l’inspiration arriérée d’une poignée de rédacteurs qui croyaient que photographier une tombe peut porter préjudice au mort et à sa famille, et constituer une atteinte au respect que l’on devrait aux morts, est devenue une ritournelle dans près des deux tiers des règlements de cimetière.

Dans un cimetière, on ne rigole pas tous les jours
(Cimetière américain du Mont Valérien)

Les variantes de l’interdiction :

À Cherbourg, l’art.5 interdit […] de chanter sauf les chants liturgiques, de prendre des photographies des sépultures […]

À Saint-Pryvé, l’art.76 interdit à peu près tout, […] de marcher ou de s’asseoir sur les pelouses entourant les tombes, les conversations bruyantes, les disputes, […] d’y jouer, boire, manger, fumer ; de photographier ou filmer à l’intérieur du cimetière sans une autorisation du maire et éventuellement des concessionnaires, s’il s’agit de reproduire l’aspect d’un monument.

À Caen, l’art.19 dit la même chose, mais autorise les photographies aux concessionnaires ou leurs ayants droit qui désirent faire reproduire l’aspect des monuments qu’ils possèdent.

À Rennes, l’art.2-3 interdit expressément […] de se livrer à des activités de loisirs ; de photographier ou filmer sans autorisation écrite délivrée par le maire ; de mendier ou d'effectuer des quêtes sauf autorisation expresse de l'autorité municipale ; de faire des offres de service aux visiteurs […]

À Brunoy l’art.5 interdit uniquement les films publicitaires ou commerciaux, comme Paris dans son art.7 qui soumet […] l’activité des photographes et cinéastes à autorisation lorsqu’elle s’exerce dans un cadre professionnel ou commercial.

À Saint-Brieuc on ratisse large, l’art.8 interdit […] de se livrer à des opérations photographiques, cinématographiques, sans une autorisation de l'administration et des concessionnaires.

À Ligny-le-Ribault, l’art.7 fait preuve d’une amusante originalité, il interdit […] de photographier ou filmer les monuments sans autorisation des ayants droits (mais pas de la mairie), d’inhumer des cadavres ou disperser des cendres d’animaux domestiques, d’éviter l’utilisation du téléphone portable dans l’enceinte du cimetière […] Oui, vous avez bien lu, il interdit d’éviter l’usage du téléphone. C’est dire le sérieux avec lequel tout cela est rédigé.

En résumé le motif profond semble bien être le respect dû au repos des morts. Il s’agit de ne pas les irriter, ni de les réveiller, afin de ne pas voir des hordes de zombies piétiner les pots de géranium et envahir nos charmantes municipalités.

Statue de chat sur une sépulture par Niki de Saint Phalle
(Cimetière du Montparnasse, Paris)

Précisons que l’article L2213-8 du Code attribue au maire la police des funérailles et le maintien de l'ordre et de la décence dans les cimetières, et que cela peut être interprété de manière très large. Ainsi, dans les règlements, fumer dans l’enceinte des cimetières est généralement considéré comme inconvenant.
Rappelons que les employés municipaux peuvent vous faire expulser poliment d’un cimetière (en faisant intervenir la police municipale) au prétexte que vous portez atteinte à la décence du lieu, mais personne n’a le droit de vous confisquer ni appareil photo, ni films, ni cartes mémoire dans ces conditions.

Notons enfin que depuis 10 ans, au long de 78 chroniques sur la vie des cimetières, Ce Glob est Plat a probablement profané des milliers de fois, sinon les cimetières visités et leurs sépultures, au moins des quantités de règlements municipaux, et se promet de persévérer.

mardi 3 octobre 2017

Un bozoglyphe pour François-Joseph

Depuis qu’il croit être muni d’une sorte de conscience et décider librement de ses actes, l’être humain, ce légume blanchâtre qui sort à peine de terre pour y retourner, ne se prend pas pour la moitié d’une asperge. Il s’est mis à imaginer que des « entités » dans les nuages, observent ses réalisations, qu’il pense grandioses et dignes de leur admiration.

Alors il a réalisé sur le sol d’immenses figures visibles uniquement du ciel. Les plus célèbres ont été tracées voici plus de 1500 ans en balayant les cailloux du désert de Nazca, au sud du Pérou.
De nos jours ces figures d’animaux sont un peu effacées, mais on distingue encore nettement les marques « © 2017 Google » qui constellent le sol rocailleux. La prescience des anciens nous étonnera toujours.

Plus près de nous, il y eut la vogue des agroglyphes ou crop circles, ces grandes figures géométriques qui fleurirent dans les champs et qui curieusement, devant les protestations des syndicats d’agriculteurs, ne durèrent que le temps de quelques moissons. On ne dira jamais assez les méfaits de la mondialisation, du culte de la productivité, et, osons le dire, du bouleversement des valeurs.

Il reste heureusement, pour celui qui ne trouve plus sa place dans le monde contemporain, un refuge où priment encore la paix, l’ordre et la symétrie, un havre d’où il peut encore présenter au ciel l’étendue de ses sentiments. C’est le jardin à la française, et ses fameux bozoglyphes.
Rappelez-vous Herrenchiemsee, le faciès attristé du roi d’opérette Louis 2 de Bavière, et Versailles, la mine ravie et un peu hystérique du nouveau président de la République.

Aujourd’hui c’est en Autriche, à Vienne, dans le dessin des jardins du château de Schönbrunn, qu’un point de vue aéronautique révèlera un sorte de squelette desséché à l'anatomie douteuse et aux bras en croix.



Et c’est bien l'hommage le plus approprié qui pouvait être rendu à François-Joseph 1er, empereur d’Autriche, non parce que le souverain avait vécu dans ce château durant ses 68 années de règne pour enfin y mourir le 21 novembre 1916, mais parce qu’il avait enclenché le plus grand massacre qu’ait alors connu l’humanité, la Première Guerre mondiale, et ses quelques 20 millions de cadavres. 

mercredi 20 septembre 2017

La Bible d'Amiens (2 de 2)

Illustrations : portails ouest (et sud) de la cathédrale d'Amiens, le populaire (suite de la chronique précédente qui montrait les aristocrates).

Anges et ressuscités (cathédrale d'Amiens, portail ouest-central)

Ange, démon et ressuscités (cathédrale d'Amiens, portail ouest-central)

Ressuscités (cathédrale d'Amiens, portail ouest-central)

Ressuscités (cathédrale d'Amiens, portail ouest-central)

Démons et victimes (cathédrale d'Amiens, portail ouest-central)

Scène curieuse (cathédrale d'Amiens, portail sud)

Peut-être l'architecte (cathédrale d'Amiens, portail ouest-méridional)

mardi 19 septembre 2017

La Bible d'Amiens (1 de 2)

La cathédrale d’Amiens en Picardie est une des plus renommées de l’art gothique, pour ses dimensions (la plus vaste de France, 7 700 mètres carrés habitables loi Carrez, 42 mètres sous plafond, prévoir travaux), pour ses stalles de chêne gigantesques historiées de scènes où plusieurs milliers de personnages rejouent les plus fameux tableaux bibliques, et surtout parce qu’elle est un des sept ou huit édifices religieux (d’après Wikipedia) à revendiquer la détention du crâne (complet ou non) de saint Jean Baptiste, cet autre prophète du christianisme, concurrent malheureux de Jésus, décapité par l’envahisseur romain.
Et c’est bien la ferveur lucrative des foules de pèlerins, attirés par la relique depuis 1206, qui a permis le financement de la plus grande et la plus voyante des cathédrales de toute la chrétienté, en remplacement de l’ancienne devenue trop petite et détruite par les flammes en 1218.

Pour ces raisons, et un tas d’autres, la cathédrale d’Amiens est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1981, ce qui signifie que c’est un monument exceptionnel dont la perte, en cas de mauvais entretien, de guerre, ou d’anéantissement de la planète, occasionnerait une grande affliction pour la communauté internationale qui ne manquerait pas d’en admonester les responsables.

On dit que la relative rapidité d’édification de la cathédrale lui donne, malgré les interventions mégalomaniaques de Viollet-le-Duc au 19ème siècle, une grande unité stylistique. En tout cas, les personnages, par centaines, des trois portails de la façade qui regarde le couchant sont d’origine, c’est à dire sculptés entre 1220 et 1230.
On le remarque à la fraicheur candide des expressions et la simplicité arrondie des formes.
La scène du tympan du portail central figure pourtant un jugement dernier, avec ses morts qui sortent des tombes et qui sont aiguillés vers les délices de l’enfer ou l’ennui du paradis, mais l'indolence des attitudes évoque plutôt une file d’attente devant chez le boulanger, un dimanche matin.
Tout est calme, les prophètes sont sereins et les anges souriants et bienveillants. Jésus au centre, sur le trône, semble dire qu’il préfèrerait ne pas se mêler de tout cela.

Illustrations : portails ouest de la cathédrale d'Amiens, l'aristocratie (prophètes, saints, anges et dieux). Le peuple sera illustré dans la chronique à suivre.

Anges et prophètes (cathédrale d'Amiens, portail ouest-septentrional)

Ange et martyrs (détail du précédent)

Prophète (détail du premier)

Ange et Vierge (cathédrale d'Amiens, portail ouest-méridional)

Jésus et saints (cathédrale d'Amiens, portail ouest-central)

lundi 11 septembre 2017

Histoire sans paroles (25)

À la grande époque de la colonisation massive de l’Afrique, de l’Asie et des Amériques, quand l’Européen réalisa que la terre était bien plus vaste et féconde que son imagination, il voulut montrer les richesses de la création à ses semblables. 
Et le moyen de présenter cette profusion des êtres vivants fut de les empailler et de les ranger soigneusement étiquetés dans les vitrines de nouveaux muséums, consacrés aux souvenirs zoologiques, botaniques et ethnographiques des grands voyageurs, commerçants ou militaires. 
Un siècle ou deux plus tard, il ne reste plus grand chose de ces cabinets de curiosités. Les plus riches collections ont été transformées en musées d’histoire naturelle, et les autres ont fermé, à l’exception de quelques villes de province qui les entretiennent encore par habitude ou par un souci un peu suranné et désintéressé de l’instruction publique. 
On y retrouve, aujourd’hui, plus que les restes fanés de la créativité de la nature (que l’on a découverte depuis avec plus de détails et de présence sur les écrans de télévision ou d’ordinateur), un peu de la mémoire de notre propre enfance, quand nous croyions que le monde au complet, bigarré et inquiétant, était classé définitivement là, par ordre alphabétique, immobile et muet, dans ces salles vert pâle où bruissaient nos chuchotements et où résonnaient sous nos pas les craquements du parquet luisant et odorant.

lundi 4 septembre 2017

L'Angélus de Portbail



L’attirance vers les épaves de bateaux est sans doute un penchant universel. Leurs carcasses décharnées ne devraient évoquer que la tristesse, la solitude des cimetières, or on distingue dans le regard de qui les approche un mélange de compassion et d’admiration, et un peu de la mélancolie des rêves de voyage inassouvis.

Mais la puissance publique craint en permanence d’être jugée responsable si un jour un enfant qui a joué près d’une épave est retrouvé grimaçant et fiévreux, divaguant dans les dunes, animé de grands gestes tétaniques et luisant de sa propre bave.
Alors elle s’en décharge à grand renfort d’injonctions administratives avec accusé de réception, en réclamant régulièrement aux propriétaires la destruction de leurs épaves.

Ainsi le riche littoral breton a vu disparaitre, lentement, depuis 20 à 30 ans, nombre de bateaux en ruines qui se désagrégeaient sur ses estrans et dans ses estuaires. Lentement, car tous les subterfuges sont bons pour faire retarder la fatale échéance administrative, et les frais inhérents.


L’histoire de l’Angélus de Portbail est exemplaire.

De son vivant, il était chalutier de bois de 40 tonneaux (113 mètres cubes) et près de 17 mètres. Usé par 42 ans de pêche et d’activités moins nobles, il était acheté en 1995 par un passionné qui avait rêvé de le remettre en état mais n’en eut pas les moyens et l’échoua peu après dans le havre de Portbail, au nord-ouest du Cotentin.

Dix ans plus tard, en septembre 2007, la Direction des affaires maritimes demandait l’enlèvement de l’épave qui « présentait un danger pour les usagers de l’estran ». Le propriétaire gagnait alors un peu de temps en le « sécurisant », enlevant le pont effondré et quelques clous, et surtout en créant une association de défense de l’épave, un site internet, et en sollicitant auprès de la Fondation du patrimoine maritime et fluvial le label de « Bateau d’intérêt patrimonial, B.I.P.», qu’il obtint promptement, ce qui préserva l’épave jusqu’au 31 décembre 2011, protection prolongée depuis jusqu’à fin 2016.

À l’époque déjà le bateau n’était plus qu’un squelette, mais c’était devenu une des attractions les plus pittoresques du site de Porbail.
De l’épave, on admirait la perspective du pont « au 13 arches » qui enjambent le havre, prolongée par l’hôtel restaurant homonyme surplombé par les formes épurées de la curieuse église Notre-Dame.
C’était le décor des photos de mariage et des cartes postales de l’Office de tourisme, le motif favori des photographes amateurs ou professionnels de la région et de leurs sites sur internet.



De nos jours le décor a peu changé. Le bateau, devenu une ruine officielle, un zombie estampillé, s’émiette un peu plus à chaque marée et à chaque averse. La baleine bleue peinte sur son flanc bâbord est maintenant presque effacée. Les sites internet des photographes, désuets, s’affichent laborieusement par absence d’entretien. Le portail de l’association de défense de l’épave est inactif depuis deux ans. Le label B.I.P. n’a pas été renouvelé.

Il est temps qu’un nouveau bateau, désaffecté, s’échoue dans le havre, et présente durablement au spectateur un flanc aux couleurs encore vives, artistiquement disposé. L’Etacq de Cherbourg, petite épave peinte de rouge, déjà sur place à 147 mètres au sud-sud-ouest de l’Angélus, ferait l’affaire, s'il avait l’envergure d’un successeur.

vendredi 25 août 2017

Nuages (41)

Photo C.C. 10.08.2017 (coordonnées : 49.337362, -0.456652)

Le nuage blanc devint sombre ; 
La mort, comme un brouillard, pleuvait sur eux.
Contre Humbaba, le dieu Soleil fit lever de grandes bourrasques
Vent du sud, aquilon, vent d'est, d'ouest, 
Tornade, tourmente, rafales, ouragan, 
Sirocco et typhon, et blizzard, et tempête et cyclone ;
Treize vents se ruent sur lui, Humbaba, son visage s'assombrit ; 
Il ne peut plus avancer, il ne peut plus reculer,
À la portée des armes de Gilgamesh… 

Extrait du combat cosmique de Gilgamesh contre Humbaba, gardien de la forêt des dieux (Épopée de Gilgamesh, légende mésopotamienne, entre 2500 et 1500 avant notre ère, tablette 5)

samedi 19 août 2017

Les collections d’été - Les experts

S’il y eut un expert, un spécialiste des collections, ce fut Henri Cueco, dont on a hélas beaucoup parlé, récemment.
Cueco aura tout collectionné, les crayons usagés, les pommes de terre, les cailloux ne présentant aucun signe distinctif, les ficelles, les silences, les noyaux sucés, les queues de cerises, les Angélus de Millet...

Peintre, il représentait parfois sur toile des extraits de ses collections. Et il avoua qu’un jour, invité avec sa femme chez des amis, alors qu'ils découvraient une impressionnante collection de reliques et d’objets religieux, « nous eûmes, stimulés par notre mesquinerie jalouse, l’idée de collectionner des collections ».
Il en écrivit un court livre à la fois léger et profond, débordant d’ironie et d’autodérision, évidemment titré «  Le collectionneur de collections », dont voici un florilège de citations.

Les cailloux : Prévenu des difficultés qui attendent le collectionneur de pierres, j’ai néanmoins décidé de les collectionner. Pas toutes ni n’importe lesquelles. Seulement les pierres ordinaires. […] La pierre banale, le caillou des ponts et chaussées, le gravillon de ballast renvoient à la question fondamentale de leur existence de pierre, de toute existence. Comme il n’y a, de la part du caillou, aucune réponse claire ou énonçable, le collectionneur en vient à se poser la question pour lui-même. Il se pétrifie la cervelle à tenter de comprendre ce qu’il fait ici à contempler un caillou. C’est ainsi qu’il en devient intelligent ou stupide, ou, plus généralement, indifférent. 

Les patates : Le face-à-face quotidien avec des pommes de terre n’a pas éclairci les problèmes fondamentaux que se pose tout être humain depuis les origines. Pourtant, à force de regarder les pommes de terre vivre, j’en viens à me poser des questions très intimes dont la moindre n’est pas : « Que fais-je ici à regarder vivre et mourir une pomme de terre ? »

Les éponges : Le collectionneur d’éponges s’ennuie dans sa solitude amoureuse. Nul ne convoite ses caisses pleines de figures ratatinées et polymorphes. Il les regarde et, les dimanches, les tristes dimanches, il les imprègne d’eau et s’émerveille de leur épanouissement à la moindre onction. Le reste de la semaine, il s’attriste de leur progressif dessèchement. 

Les crayons : Aucun crayon, grand ou petit, ne sait d’avance ce qu’il contient de richesse ou de médiocrité : l’indolence des crayons tient à cette ignorance qu’ils cultivent jusqu’à l’effacement. 

Les acouphènes et les jours : ...et ce silence qui fait pièce aux cris d’oiseaux du jardin, alors que sonne le grelot incessant de mes acouphènes. À l’instant même où leur collection, qui est innombrable et unique, se fera silence, cessera la collection de mes jours.

Henri Cueco - Le collectionneur de collections



Alexandre Vialatte, expert également, spécialiste du catalogue d’objets de la Manufacture française d'armes et cycles de Saint-Étienne (abrégé en « catalogue Manufrance »), affirmait dans une chronique de La montagne du 16 avril 1967 sur les collectionneurs, que nombreux collectionnaient également les malheurs.

« L'époque a été tellement pleine de guerres et de camps de concentration, de prisons, de polices, de terrorismes et de catastrophes qu'il y a ainsi beaucoup de personnes qui ont collectionné les malheurs, les maladies et les jambes de bois. Malgré les records impressionnants, elles ne deviennent jamais célèbres. Ce sont des petits vieux ratatinés. […] Ils se traînent jusqu'à un banc, ils regardent la mer, ils fument la pipe et disparaissent au crépuscule. On ne sait trop où. […] On voit par là qu'il est des collections de toute sorte. »




Ainsi s’achèvent les chroniques des collections d’été.
Finalement, collectionner n’est pas vraiment une activité joyeuse.


Petite annonce : recherche photo du Vélib’ 31416. Récompense garantie. Écrire au blog qui transmettra.

mardi 15 août 2017

Les collections d’été - Le sacrilège

Tout le monde connait Sigmund Freud, grand médecin viennois du début du 20ème siècle, dont on sait, depuis qu’ont filtré au compte-goutte certaines archives tenues au secret par le milieu des psychanalystes, qu’il a inventé la plupart de ses malades, et aggravé l’état des rares qui l’ont réellement croisé.

Mais on peut lui accorder d’avoir réussi l’exploit de faire consommer à des générations d’intellectuels désorientés (en voie d’extinction) un salmigondis de croyances régurgitées des mythologies antiques, une psychologie pour revues de salles d’attente, enrobée dans une théorie non réfutable, et d’en avoir fait un culte, avec sa pensée unique, son jargon ésotérique, ses excommunications et ses rituels lucratifs pour les officiants.
Et créer une secte, une quasi-religion, même Hahnemann, inventeur de l’homéopathie et charlatan par étroitesse d’esprit, n’avait pas réussi à le faire, lui qui n’a converti que les pharmaciens et leurs fidèles publicitaires.

Sigmund Freud, qui avait donc fait fortune en somnolant à l’écoute de ses riches malades, s’était entouré d’une énorme collection hétéroclite de tout ce qui avait un air antique et pouvait évoquer les mythes et usages primitifs des civilisations, vases, statuettes, amulettes, scarabées, amphores, outils.
Il n’a curieusement jamais écrit sur sa collection mais il en était très fier. Elle s’entassait dans des vitrines et sur son bureau à Vienne puis à Londres. On comparait parfois son cabinet à un temple.

Ces 2000 objets ont été répertoriés à la fin des années 1980 et sont maintenant exposés dans le musée Freud de Londres, à l’exception d’une urne grecque de plus de 2200 ans, offerte par la princesse Marie Bonaparte, et que Freud avait réservée pour qu’y soient déposées ses cendres.




Ce qui fut fait en 1939. Sigmund Freud bouclait ainsi sa mise en abyme névrotique en se faisant enfermer dans sa propre collection.

Mais l’histoire ne finit pas là, car le bel objet funéraire, exposé en évidence depuis 1939 dans le crématorium de Golders Green à Londres, non loin de la collection du musée Freud, a fini par tenter quelque démuni inculte et aventureux.

Et le 15 janvier 2014, l’urne était retrouvée au pied de sa stèle, brisée, parmi les cendres répandues de Freud et de sa femme.
Les reliques furent vite ramassées et transférées dans une boite temporaire en attendant de rejoindre l’urne une fois recollée. Le voleur bredouille, qui n’avait eu qu’à tendre les bras à travers la fenêtre, l’avait laissée échapper, probablement surpris par son poids.


Au crématorium de Golders Green, aujourd’hui dans une grande cage de verre sécurisée, sur le piédestal de marbre, dans l’urne rapiécée et vernissée, reposent les cendres de 1939 de Sigmund Freud, mélangées à celles de 1951 de sa femme et à un peu de poussière recueillie en 2014.

Ne manquez pas notre prochaine et dernière chronique des collections d’été dans laquelle nous lirons bientôt les opinions d'un expert, un collectionneur de collections.

samedi 12 août 2017

Les collections d’été - L’idéale

Comme promis, voici un exemple de collection ludique et économique qui, même exercée de manière pathologique n’entrainera pas son adepte dans les tourments de la perdition. Elle s’intéresse à un objet précis, mais elle est aisément transposable à toute une gamme d’objets du même type, en fonction de l’environnement du collectionneur.
Sachez, avant de vous lancer, que l’aveu d’une collection excentrique, même matérielle, emportera toujours en société des sourires dubitatifs, voire dédaigneux. Passez outre, il y va de votre équilibre mental.

Examinons donc la collection des « numéros de vélos en libre service dans Paris de 2007 à 2017 (Vélib’) ».

L’objet est de scruter au hasard des déambulations le numéro inscrit sur la plaque de protection de la roue arrière des vélos, de photographier les plus remarquables, et de classer les photos dans un répertoire dédié, par ordre numérique, chronologique, géographique, ou autre. La chose se pratique donc équipé d'un smartphone de bas de gamme, de préférence quand le vélo est à l’arrêt, essentiellement dans les stations de Vélib’ qui sont la mine d’or du collectionneur.

L’opérateur actuel déclare un parc de 20 000 vélos roulants dans Paris et la proche banlieue, mais les contraintes de maintenance font qu’il en a numéroté près de 100 000 pendant les 11 années de fonctionnement.
Collectionner tous les numéros sans distinction relèverait de l’obsession monomaniaque et serait une frustration continue, puisque 4 numéros sur 5 font désormais défaut. Gardons-nous en, et raffinons la collection en ne recherchant que les nombres remarquables. Pas remarquables au sens mathématique, ni au sens de leur rareté puisque, chaque numéro n’étant représenté qu’une fois, ils ont tous la même valeur sur ce critère.
Mais recherchons les nombres singuliers sur le plan « esthétique », en restant flous dans la définition, ce qui autorisera toutes les fantaisies.

On sait en effet que le cerveau humain est configuré de telle sorte qu’il cherche toujours à simplifier sa représentation du monde. Ainsi, dans la liste des entiers naturels qui dénombrent un parc d’objets, le nombre 666 devrait avoir la même valeur que 327, ou 591, pourtant il est plus facile à mémoriser, à représenter, à répertorier, en bref il est plus satisfaisant pour un encéphale moyen et obtiendra donc une place particulière dans la collection (on dit même que les esprits les plus faibles lui attribuent des propriétés magiques et religieuses).

Et, à l’instar des jeux de mots faits avec les lettres de l’alphabet, on recherchera les nombres symétriques, les palindromes, les ambigrammes, les répétitions et les suites de chiffres.

En illustration, quelques beaux exemplaires appartenant à une riche collection privée dont l’administrateur a préféré rester anonyme (d’autres agrémenteront encore les prochaines chroniques de ces collections d’été).


Bien sûr tout le monde n’habite pas Paris ou sa banlieue, et la série actuelle de vélos est en train de disparaitre, vouant cette collection à un terme proche (les vélos du nouvel opérateur pour 2018, Smoovengo, ne semblent pas comporter de numéro imprimé).
Mais on dit que le perdant recyclerait ses vélos en province, ou à l’étranger.  

Ce Glob est Plat soutiendra sans réserve toute renaissance de cette collection incomparable.

Et à défaut, nombre de numéros de la vie courante pourront la remplacer, l’exemple le plus évident étant celui des plaques minéralogiques, qui avec l’apport des lettres, offrent une grande richesse combinatoire dont les critères esthétiques restent à imaginer.
La barre est d’ores et déjà haute, un collectionneur anonyme ayant déclaré pouvoir apporter la preuve de la plaque « DD - 111 - DD ».

 
Ne manquez pas notre prochaine chronique sur les collections d’été. Elle relatera les mésaventures édifiantes de ce personnage unique, phare de l’humanité qui, ayant dévoilé aux hommes les plus profonds cachots de leur âme douloureuse, et affirmant pouvoir les en délivrer, s’est fait enterrer dans sa propre collection.